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Giovanna Marini

Festival Voy’Elles, voix de femmes. CAC samedi 5 mars 20h30 Légende vivante de la chanson engagée et du collectage, Giovanna MARINI, en duo avec Patrizia NASINI, nous fait parcourir un demi-siècle d’histoire italienne à travers ces chants traditionnels qui faisaient partie de la vie des gens, qui témoignaient de leur quotidien, de leur condition, de […]

Festival Voy’Elles, voix de femmes.

CAC samedi 5 mars 20h30

Légende vivante de la chanson engagée et du collectage, Giovanna MARINI, en duo avec Patrizia NASINI, nous fait parcourir un demi-siècle d’histoire italienne à travers ces chants traditionnels qui faisaient partie de la vie des gens, qui témoignaient de leur quotidien, de leur condition, de leurs luttes, de leurs souffrance et de leurs espoirs. Une personnalité lumineuse débordant de charisme, d’humour et d’humanisme, un spectacle à ne pas manquer à l’heure où la mémoire s’effiloche…

Spectacle organisé dans le cadre du Festival « Voy’ELLES », voix de femmes.

Tarifs : 15 euros 12 euros (tarif réduit)

Née à Rome en 1937, elle suit d’abord une formation classique et entame sa carrière en tant que luthiste dans une formation de musique ancienne, les Solisti di Roma. La découverte de la musique traditionnelle et du chant populaire italiens l’amène vers d’autres désirs. Dès lors elle ne cesse, au sein du collectif Nuovo Canzoniere Italiano, créé dans la mouvance folk des années 60, d’explorer le patrimoine musical italien. En 1966, parallèlement à ses recherches musicales, elle commence à composer des ballades qu’elle interprète seule sur scène, en s’accompagnant à la guitare. En 1974, avec un groupe de musiciens, elle fonde la Scuola Popolare di Musica di Testaccio à Rome. En 1977, elle crée le quatuor de voix féminines qui fera connaître son nom sur la scène internationale.

Sa vie est toute tracée. Claire et nette. Giovanna Marini doit être une musicienne médiévale intègre. C’est écrit. Des promesses de carrière, de poste, de fonction. Et un soir qu’elle joue de la guitare « rigoureusement classique » devant un parterre de la bonne société romaine, sa vie bascule. Ce soir-là, quelqu’un l’écoute. Pier Paolo Pasolini l’écoute. Pier Paolo Pasolini la regarde, droit dans les yeux. Voilà qu’il parle maintenant. « Les chansons ne se trouvent pas dans les livres. » Dit comme ça, ça ne mange pas de pain, mais en fait, ça a tout bouleversé. Ce soir de février 1958, la jeune Giovanna la tient, sa mission. Bien sûr, Giovanna Marini est irréductible à sa seule amitié avec Pasolini. Tout est parti de là, de ces cinq minutes où elle a cru, horreur ! que ça y était, que ce jeune homme qui la fixait, il allait la prier de chanter O Sole mio, de ces cinq minutes où c’est Pasolini lui-même qui chanta les rizières et les maquis, de ces cinq minutes où elle apprit que le chant n’existait pas ni dans les livres ni dans les têtes bien faites, mais dans le cœur des gens, dans la mémoire du peuple, dans la tradition orale.

Tout est parti de là. Des années durant, Giovanna Marini arpentera monts et vaux à la recherche des chants ouvriers, paysans ou politiques et, plus tard, elle enseignera ses découvertes. Entre l’art et la vie, entre poétique et politique, elle ne verra plus qu’une cloison à abattre. Un mur à raser.

Car chez elle, une fois la conscience prise, tout n’est plus qu’affaire de transmission, qu’histoire d’échange. En 1975 – année de la disparition tragique de Pasolini – , elle fonde, avec un collectif de musiciens romains, l’école populaire de musique du Testaccio. Les artistes investissent alors les abattoirs désaffectés du quartier. En tête, un but simple.

Giovanna Marini : L’école est née avec pour seule ambition d’améliorer la vie du quartier. Et on a réussi parce qu’alors qu’hier encore, le Testaccio était une banlieue sordide de Rome, avec de la drogue à tous les coins de rue, aujourd’hui, l’endroit est presque le centre culturel de la ville avec des peintres, des vidéastes et des musiciens. Je ne sais pas si c’est lié directement à notre installation dans le quartier, mais le Testaccio existe à nouveau. Il revit. Il y a plein de caves musicales. C’est un petit Montmartre de la grande époque.

- Bien compris, mais au départ, dans le nom même que vos camarades et vous donnez à l’école, il y a ce « populaire » qui sonne comme un mot d’ordre… C’était une pétition de principe, ou non ?

G.M. : L’école n’est pas née pour s’adresser exclusivement à certaines catégories sociales. L’école était d’abord tournée vers le quartier et ainsi, elle était tournée vers tous. Mais c’est vrai que, dans les années 70, on croyait vraiment pouvoir fonder un lieu où viendraient des gens de toutes origines, y compris la classe ouvrière. On se trompait. En fait, nos élèves sont des fils de professeurs, de pilotes d’Alitalia, de dentistes, de gynécologues, de fonctionnaires d’Etat, etc. La petite bourgeoisie a investi l’école du Testaccio, et alors ? L’intention d’instruire, d’éduquer, d’améliorer la classe populaire a échoué, et plus personne à l’école n’a cette ambition en ces termes. Et ça n’est pas plus mal, parce que, dans les années 70, il y avait, dans cette idée d’éduquer les masses, de forts relents colonisateurs. Aujourd’hui, qui veut venir au Testaccio vient. Nous n’avons plus à aller chercher qui que ce soit.

Je retiens de l’évolution récente en Italie – pour s’en tenir au pays où je vis – qu’on a besoin d’une élite. Mais pas de cette élite incapable de communiquer. Il nous faut désormais des élites qui sachent informer les autres. A l’école populaire de musique du Testaccio, malgré le caractère apparemment blasphématoire et scandaleux par rapport aux idéaux des années 70, on n’a jamais rien fait d’autre que former une élite. Avec l’espoir qu’un jour, on puisse contaminer le pays entier.

- Vous travaillez, dans les conservatoires et dans les universités, avec des gens dont l’étude de la musique est le métier. Ces élites-là, elles vous comprennent ?

G.M. : C’est rare. Les musiciens professionnels se sont inventé une musique sérieuse, la musique écrite. Frileux, ils hiérarchisent. Peureux, ils établissent des barrières hermétiques. Toutes les musiques sont sérieuses, et peut-être plus encore, les musiques traditionnelles. En tout cas, une chose est sûre : il faut s’occuper sérieusement de ces musiques sous peine d’extinction rapide.

- Votre manière d’intervenir dans la société, ce sont aussi ces voyages mi-ethnologiques, mi-musicaux que vous faites de temps à autre dans les coins les plus reculés, pour y recueillir la matière première de votre répertoire, les chants traditionnels. Dans ces rencontres, qui apprend quoi à qui ?

G.M. : Les élèves qui m’accompagnent dans ces voyages ont toujours vécu en ville. Même s’ils ont à peu près tous des aïeux bergers, ils sont complètement coupés des réalités rurales, a fortiori de la vie dans les montagnes sardes ou calabraises. Du coup, les élèves découvrent toujours plein de choses. Mais c’est vrai que souvent notre intrusion, parfois brutale, dans les endroits les plus hors du monde réveille la mémoire. La dernière fois que c’est arrivé, c’était à Montadoro, un village de Sicile où ne vivent plus que quatre hommes et quatre chèvres. J’y étais allée dans les années 60 pour apprendre les chants. Et lorsque j’y suis retournée il y a deux ans, tout avait changé. Les habitants oubliaient. Ils s’oubliaient eux-mêmes. C’est terrible comme mouvement. Alors, on a demandé aux hommes de nous raconter leur vie, de chanter avec nous. Et là-bas, c’est reparti, je crois. Thomas Lemahieu avec Guido Romeo Photo de Mario Del Curto.